Le téléphone du dimanche

Le dimanche, en rentrant du culte, j’écoute souvent la radio. Mon poste dans la voiture est réglé sur RCF, la radio chrétienne en France.

Et le dimanche midi, c’est « le téléphone du dimanche ».

Qu’est-ce que c’est ?

Vous savez, en France il y a beaucoup de personnes en prison. Bien plus de personnes que de lits d’ailleurs, et je me demande comment la patrie des Droits de l’Homme arrive à justifier cela devant elle-même et sa conscience nationale. Mais ce n’est pas de ça que je veux vous parler.

Beaucoup de prisonniers sont incarcérés loin de leurs familles. On se demande pourquoi d’ailleurs, il me semble qu’il n’y a aucune loi qui impose l’incarcération loin de la famille – n’est-ce pas plutôt le contraire ? Ils n’ont guère droit à téléphoner, puisque le téléphone ne peut pas être efficacement censuré… contrairement aux lettres qui n’arrivent aux détenus qu’après vérification minutieuse, et dans le sens inverse également. Or, bien souvent les familles « ne sont pas très lettre ». Ce ne sont pas les Bac+5 qui peuplent les cellules, vous savez. Alors que ce n’est ni une tare ni un crime de ne pas avoir fait d’études supérieures, et que ce sont très probablement des gens qui n’ont pas moins que les professeurs le désir de faire au mieux avec leurs enfants, au travail, en couple, avec les voisins.

Votre mari, votre papa si vous êtes enfant, est donc en prison. Et loin. Vous ne pouvez pas y aller lui rendre visite, faute de temps, faute de voiture, faute d’argent. Ce ne sont pas non plus les riches qui vont en prison, en règle général. Donc, votre papa et chéri est seul. Vachement seul. Seul dans un système qui ne cherche pas à édifier l’humain, c’est plutôt le contraire. Vous ne pouvez pas lui téléphoner. Vous ne savez pas si les lettres, les dessins que vous lui envoyez, vont lui arriver.

Que faire alors ? Appeler RCF, le téléphone du dimanche. Là, vous dites au téléphone le message que vous voulez passer, en respectant quelques menues règles. Toute la France peut les entendre, et votre très cher détenu aussi. Sauf si on lui avait confisqué sa radio, évidemment.

Je peux vous dire, puisque j’écoute régulièrement ces messages : ils se ressemblent tous. « Courage, mon chéri, je t’aime. Papa, tu nous manques, nous t’aimons. Reviens vite. » Et on entend dans les messages d’encouragement à quel point elle voudrait y croire. (Plus de 90% des détenus sont des hommes. Donc, plus de 90% des conjoints de détenu sont des femmes.) On entend, au contraire, à quel point elle n’en peut plus d’être séparée de sa moitié, à quel point les enfants sont désespérés de ne pas avoir leur papa à sa place, là où il devrait être.

Savez-vous la première cause de commettre un délit ? Le désespoir. Ça rend malade. Ça brouille le bon sens. Et comme de toute manière tout est égal puisqu’il n’y a pas de sortie de la merde, et que la souffrance fait mal, on cogne. On vole. On détruit. On commet peut-être même l’irréparable. Et ce qui est pervers : une fois que vous êtes criminel, on s’occupe de vous. Jusqu’au procès. Après, vous êtes un numéro, on vous tutoie, vous traite comme (je vous laisse imaginer).

Le système carcéral de notre pays crée le désespoir. Non seulement pour les détenus, que la sanction pénale est censée améliorer, mais qu’elle démolit d’avantage. Mais aussi pour leurs familles. Or, il n’est écrit nulle part qu’il faut punir une femme parce que l’homme qu’elle a épousé s’est rendu coupable. Il n’est écrit nulle part qu’il faut punir un enfant parce que son parent s’est rendu coupable. Et pourtant c’est ce qui se passe. Jour après jour.

Pourtant la France a bien cosigné la Convention des Droits de l’Enfant, dont l’article 7 stipule:

l L’enfant est enregistré aussitôt sa naissance et a dès celle-ci le droit
à un nom, le droit d’acquérir une nationalité et, dans la mesure du possible,
le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux.

Et dans l’article 9 :

3 l Les États parties respectent le droit de l’enfant séparé de ses deux
parents ou de l’un d’eux d’entretenir régulièrement des relations personnelles
et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est
contraire à l’intérêt supérieur de l’enfant.

Cela concerne tout autant l’enfant d’un détenu.

Mais la réalité est une autre. Et il suffit d’ouvrir le poste radio, dimanche midi, sur RCF pour s’en rendre compte. Je me demande quel esprit règne dans le système juridico-carcéral pour que tant d’enfants soient privés de leurs pères, de la possibilité d’aller les voir au moins au parloir, de leur téléphoner.

Et si on pense plus loin, on peut se demander si l’incarcération pour des délits de moindre importance n’est pas tout simplement contraire à tout bon sens. La prison n’a encore jamais produit des modèles de civilité – sinon ça se saurait. N’y a-t-il pas tout d’abord des méthodes de prévention à créer, à commencer par la lutte contre la pauvreté et peut-être même avant cela par une éducation scolaire qui élève les enfants au lieu de les presser dans le rang ? Qui valorise chaque personne, indépendamment de ses résultats scolaires ? Qui respecte la diversité des opinions, la diversité des convictions, la diversité des fois, la diversité des origines ? Et qui à partir du respect dont elle fait preuve, apprend aux enfants de se respecter eux-mêmes, entre eux et de respecter les autres en général.

Donnez aux humains de l’estime et un cadre de vie décent, et vous n’aurez plus de délits de désespoir.

D’ailleurs, tout cela n’est pas forcément à penser sur fond religieux – c’est la conséquence logique de ces principes de la République, inscrits sur les frontons des mairies et, pourquoi pas, de beaucoup d’écoles primaires : Liberté, Égalité, Fraternité. 

Il y a du travail à accomplir pour que nous devenions libre, égaux en droits, fraternels entre nous et envers les autres. Et il n’y a pas une minute à perdre.

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