Crèches sous les chaumières ?

Tous les ans, c’est le même débat. Est-ce qu’une crèche a sa place sur la place publique, dans le hall d’entrée d’un bâtiment de service public ?

Le corbeau secoue un peu son plumage et remarque en plissant les yeux : il faudrait bien qu’elle soit municipale. Parce que les crèches municipales sont appréciées !

Le loup, quant à lui, préfère se moquer un peu de ces représentations folkloriques, parfois plus kitsch parfois du grand art. Les chaumières, aux toits de paille de préférence bien troués, pour lui n’ont rien à voir avec la réalité de Bethléem au temps de César Auguste.

Encore, le corbeau fait remarquer : La loi interdit d’aposer sur les bâtiments publics les symboles des cultes – des symboles tels que la croix ou de surcroît un crucifix, une étoile de David, un croissant de lune. Une croix huguenote. Il doit être clairement visible que le bâtiment public n’est assujeti à aucun culte, que la République n’est pas soumise à une domination religieuse quelle qu’elle soit.

Or, une crèche n’est pas un symbole. Une crêche, un arrangement de santons, c’est une mise en scène. Elle peut raconter une histoire, mais cette histoire comme toutes les histoires qui nous sont racontées, chacun est libre d’en penser ce qu’il veut. Qui s’offusquerait d’une mise en scène des contes de Grimm ou d’Andersen ? Des fables de La Fontaine ? Voilà, et une crèche n’est rien d’autre.

Là, vous vous étonnez peut-être que j’écris de tels propos. Vous êtes pasteur, tout de même ! 

Eh oui, et comme je suis pasteur, je ne suis pas dispensé de questionner la Bible pour voir ce qu’elle dit vraiment, sans tout le poids des traditions qui nous reviennent de loin. Comme je suis pasteur, je suis appelé à mettre en question les images qui peut-être nous renvoient un message faussé.

Qu’en est-il alors de la crèche, avec le bébé Jésus plus ou moins nu sur la paille, Marie et Joseph à genoux, boeuf et âne et parfois d’autres animaux les entourant et chauffant l’enfant de leur respiration parce que dehors il fait froid et – je le disais – le toit est plein de trous ? Des bergers arrivant avec leurs chapeaux et avec leurs troupeaux, des rois mages avec leurs chameaux et avec leurs cadeaux ?

Vous ne trouverez point cette scène dans la Bible. Ce qui pour moi est raison suffisante de dire que la crèche traditionnelle non n’est pas un symbole religieux, mais même plus, n’a que très peu de contenu religieux. Moins, en tous cas, que les emblêmes de certains clubs de foot ou de rugby.

Que trouve-t-on dans la Bible ? Quatre évangélistes ont entrepris de transmettre comment Jésus a vécu sur terre, jusqu’à sa mort sur la croix et la résurrection. Chacun a sa propre manière de raconter, met ses propres accents. Chaque Évangile est, bien sûr, composé, structuré. On n’a pas à faire à des journaux de campagne – d’ailleurs, à l’époque même ce qui prétendait à en être, n’était pas redigé comme on l’exigerait de nos jours. Lisez « de bello gallico » de Jules César, vous verrez ce que je veux dire.

L’un des évangélistes, Marc, se passe d’introduction. Il commence son récit avec la rencontre de Jésus et Jean-Baptiste au Jourdain. Deux autres, nous racontent chacun son histoire de la naissance du Christ.

D’abord Matthieu :

Après avoir énuméré les ancêtres depuis la création du monde jusqu’à « Joseph, le mari de Marie de laquelle est engendré Jésus, qu’on appelle Christ » (1,16), il nous dit que Marie se trouve enceinte (« ayant dans le ventre [ce qui vient] du Saint Esprit » – 1,18) avant d’avoir commencé la vie commune avec Joseph. Et Joseph, brave homme, en est fort troublé, il réfléchit à la répudier secrètement. Jusqu’à ce qu’un ange, dans un rêve, lui explique que Marie n’a pas découché mais que l’enfant qu’elle porte est l’enfant de Dieu en lequel s’accomplira tout ce qui a été dit par les prophètes. Au réveil, Joseph prend Marie dans sa maison, ce qui vaut mariage, sans toutefois consommer ce mariage avant la naissance de l’enfant.

L’enfant Jésus naît à Bethléem. Quelque temps après, des mages (il n’est question nulle part de têtes couronnées, ni du nombre de trois, encore moins de leurs noms) arrivent à Jérusalem au palais royal pour apporter les cadeaux comme il convient pour la naissance d’un successeur du trône. Or, le roi Hérode n’est pas au courant.

Il fait donc chercher dans les Écritures où un nouveau roi pourrait naître, et envoie les étrangers vers Bethléem, selon une prophétie de Michée, vieille de 700 ans. Ils suivent l’indication et voient une étoile inhabituelle « au-dessus de là où était l’enfant » (2,9). Ils entrent dans la maison (!), voient l’enfant (le mot grec exprime clairement qu’il ne s’agit pas d’un bébé !), se mettent à genoux en adoration et déposent leurs cadeaux. Finalement, avertis eux aussi par un ange qui apparaît dans leur rêve, ils décident de ne pas passer par Jérusalem en rentrant parce qu’Hérode cherche à éliminer cet enfant. Joseph, averti lui aussi, prend femme et enfant et quitte sa maison à Bethléem pour s’exiler en Égypte.

Hérode, voyant qu’ils ne reviennent pas, ordonne un grand massacre mettant à mort tous les garçons de moins de deux ans du secteur de Bethléem.

Après la mort d’Hérode, Joseph revient au pays, mais préfère ne pas retourner à Bethléem à quelques lieues seulement de Jérusalem, et s’installe à Nazareth.

Ce texte est bien truffé d’allusions aux Écritures Saintes des juifs, que nous appelons Ancien Testament : à commencer par les paroles prophétiques répétées pour dire qu’elles sont accomplies, jusqu’à l’exile en Égypte et au massacre des garçons hébraïques duquel Jésus est sauvé in extremis comme jadis Moïse dans son panier d’osier.

Maintenant Luc.

Luc commence par l’annonciation de la naissance de Jean-Baptiste, à un grand-prêtre du temple de Jérusalem pendant son service. Ce prêtre du nom de Zacharie en perd la parole. Sa femme Elisabeth, fille d’une grande dynastie de prêtres, et qui a largement dépassé l’âge fertile, se trouve enceinte.

Puis l’ange de Dieu va trouver Marie à Nazareth où elle vit, et lui annonce que Dieu l’a choisie comme mère de son Fils. Elle dit oui, et va trouver Elisabeth qui est une parente lointaine. À leur rencontre, l’enfant d’Elisabeth s’agite dans le ventre de la mère.

Jean naît, le père retrouve la voix. Quelques mois plus tard, un acte administratif impérial force Joseph, le fiancé de Marie, à se rendre à Bethléem avec sa fiancée enceinte. (Ils n’ont donc pas encore cohabité.) Là, « elle enfanta son fils premier-né, elle l’enveloppa de langes et le coucha dans une mangeoire car ils n’avaient pas de place dans la salle commune » (2,7). Remarquons qu’il n’y a pas là d’hôtellier renvoyant un couple d’étrangers. Au contraire on comprend qu’il leur a indiqué un endroit privé, bien plus intime, où elle peut mettre son enfant au monde – imaginons une naissance dans la salle commune, là où de jour on pose les bancs et les tables, et où de nuit on étale de la paille pour dormir…

Si l’endroit est vide, c’est un signe évident aussi qu’on n’est pas en hiver car en hiver on rentre les animaux, alors qu’en été ils restent dans les champs, sous la surveillance des bergers. Justement, ils y sont, et un ange leur apparaît pour leur annoncer que le Christ Seigneur est né dans la ville de David – donc Bethléem. Ils vont voir, et trouvent tout comme il leur a été dit.

8 jours après la naissance, le garçon est circoncis. À la fin « des jours de la purification », donc 33 jours après la naissance (Lév.12,2-4), les parents se rendent au temple de Jérusalem avec l’enfant pour accomplir les sacrifices prévus, où ils font quelques rencontres surprenantes, avant de rentrer « en Galilée, dans leur ville de Nazareth » (2,39).

Luc aussi relie très fortement ce récit aux Écritures, par l’endroit du temple, par le couple de prêtres vieilli sans enfant (comme Abraham et Sara, et d’autres), par les cantiques qu’il met dans la bouche des acteurs et qui relisent à leur manière toute l’histoire du Salut.

Mais qu’y a-t-il de commun entre les deux récits ?

C’est vite vu : Jésus naît à Bethléem, premier enfant de sa mère Marie et de Joseph (son père aux yeux de tous, alors qu’il n’y est pour rien), et grandira à Nazareth.

Le reste se perd en contradictions.

Pendant des siècles on a perdu son temps à chercher comment harmoniser ces deux récits, comment expliquer l’étoile nouvelle survenue aux temps de César Auguste et d’Hérode le Grand. Ce qui est impossible, d’ailleurs. Faut-il ajouter que les annales romaines n’ont pas la moindre trace du recensement mondial dont parle Luc, pas plus que de l’enfanticide hérodien raconté par Matthieu ?

Et on a fermé les yeux devant l’évidence des textes :

Matthieu parle d’une famille installée à Bethléem dans une maison, où les mages trouvent un enfant qui rampe, s’il ne marche pas déjà, mais clairement pas un nouveau-né. Hérode, lui, fera tuer tous les enfants mâles jusqu’à deux ans, ce qui renforce le constat : l’enfant a déjà plus d’un an.

Luc, lui, installe dès le départ la famille à Nazareth ; la naissance survient lors d’un voyage à Bethléem, dans une maison étrangère – mieux : dans la partie de la maison habituellement réservée aux animaux. Au bout d’un mois, la famille quitte Bethléem et regagne Nazareth certainement avant les deux mois de l’enfant.

Qu’en faire alors, c’est la question. Si on prend les récits pour historiques, c’est que l’un doit avoir raison et l’autre forcément avoir tort. À moins qu’ils aient tort tous les deux. C’est là qu’intervient le rabbin du « violoniste sur le toit », et qui nous met sur la bonne piste :

Deux plaignants viennent trouver le rabbin pour lui soumettre leur conflit. Le premier étale sa vision des faits. Le rabbin réfléchit et lui dit : « Mon fils, tu as raison. » Puis, son adversaire prend la parole et contredit la version du premier. Encore, le rabbin réfléchit et lui dit : « Mon fils, tu as raison. » C’est là que son disciple intervient : « Maître, tu as dit au premier qu’il a raison, et tu as dit au deuxième qu’il a raison. Mais comment peuvent-ils avoir raison tous les deux ? » Le rabbin réfléchit longuement et répond : « Mon fils, toi aussi, tu as raison. »

Comment peuvent-ils avoir raison tous les deux, alors qu’ils se contredisent ? Qu’est-ce qu’ils veulent nous dire, chacun à sa manière, chacun par son récit ?

La venue du Christ n’est pas tombée du ciel.

Le récit de Marc permet de comprendre le baptême au Jourdain comme le début de la messianité du Christ. C’est une théologie appelée adoptianisme, qui dit en gros, Jésus est né d’un homme et une femme comme tout le monde, et au moment du baptême au Jourdain, Dieu l’a adopté comme son fils. Ce qui à priori n’était pas choquant pour les juifs, puisqu’on le disait et chantait aussi des rois d’Israël et de Juda. (Ps.2,7 ; Ps. 89,27-30)

Matthieu et Luc appuient fortement la continuité de l’histoire du Salut : c’est à notre époque que Jésus le Christ est né, mais c’était le projet de Dieu depuis des générations et des générations. Autant l’un que l’autre ils essaient de ne pas trop faire état de ce baptême que pourtant ils ne peuvent taire puisqu’il doit y en avoir des témoins. Pour eux, il est important de dire : au moment de la conception dans le ventre de Marie, et même avant déjà, Jésus est pleinement Christ, pleinement Fils de Dieu. Il n’est pas fils par adoption, il est Fils naturel de Dieu, portant en lui la nature divine – de nos jours on parlerait peut-être d’ADN de Dieu ? Ils veulent dire aussi la royauté du messie dès sa naissance, et en même temps : Dieu s’est rendu si proche de nous, il a pris notre nature, notre condition, il s’est rendu on ne peut plus vulnérable. Le créateur du monde s’est mis entre nos mains, a demandé notre protection.

Mais pourquoi alors raconter ces histoires, pourquoi ne pas tout simplement dire ce qu’ils avaient à dire ?

Qui aurait compris un tel discours théologique ? De plus, en se défendant contre une certaine lecture d’un autre évangile ? En matière de foi, il est toujours dangereux de s’attaquer de front à d’autres. Par un récit, une histoire, on peut bien mieux passer le message. Et si vous regardez nos chants de Noël, ceux qui chantent la naissance du Christ, vous constaterez que la méthode fut la bonne. Elle n’est pas nouvelle. Jésus a raconté plein de paraboles pour transmettre son enseignement. On l’a compris, ou pas, mais certainement mieux que de grands discours théologiques. Déjà le prophète Samuel, quand il va trouver David et lui tirer les oreilles pour avoir abusé de Bethsabée et avoir fait tuer son mari Urie, raconte une histoire qui devient parabole. Une histoire qui transmet pleinement le message mais qui permet à l’auditeur d’explorer et de comprendre la chose par ses propres moyens, au lieu d’un étalage des faits assez accusateur et qui aurait suscité de vives défenses. David a bien compris le message…

Et dans les récits de Matthieu et de Luc, nous pouvons nous retrouver. Peut-être suis-je celui qui doute, qui ne veut faire de mal à personne mais qui ne peut pas non plus faire semblant. Ou celui qui voit un changement dans le ciel. Celui qui veille la nuit et entend une grande surprise. Celui qui prépare une place bien à part pour Jésus (et on l’a traité de tous les noms, cet hôtelier – bien à tort !).

Ou, qui sait, peut-être suis-je celui qui se sent menacé par l’existence même du Christ Jésus, aussi vulnérable et inoffensif qu’il peut être, et mets tout en oeuvre pour que Jésus ne change surtout rien en ma vie… avec tous les dégâts collatéraux que cela peut susciter.

Jean, qu’on appelle le 4e évangéliste, au début de son évangile situe Jésus déjà avant la création, le nomme la Parole créatrice par laquelle le monde fut créé. Il essaie de dire en paroles théologiques ce que Matthieu et Luc ont cherché à transmettre par leurs récits. Cette année, l’ouverture de l’évangile selon Jean est lecture d’Évangile du 25 décembre dans les églises catholiques du monde entier, et beaucoup de pasteurs protestants suivent ce même tableau de lectures. En entendant demain cet « Évangile de Noël selon Jean »,  pensez aux récits de Matthieu et Luc. Mettez-les en parallèle – et si le coeur vous en dit, comparez lequel vous parle plus facilement : Jean – ou les conteurs Matthieu et Luc.

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