des symboles creux

L’autre jour, j’étais à un enterrement à l’église. À la fin de la cérémonie, toute l’assistance – sauf moi et deux, trois autres protestants – défila au cercueil, et la plupart des gens prit le petit « balai » d’eau bénite et fit un geste. Ce geste devrait être un signe de croix, comme pour rappeler le baptême du défunt, mais certainemen aussi en lien avec le « signe de Caïn » (Gen.4,15: « L’Éternel mit sur Caïn un signe, afin que quiconque le rencontrerait ne le tuât point. »).
La tradition huguenote ne s’y retrouve pas du tout, mais les luthériens sont beaucoup plus ouverts à ce qui est de rites, gestes et symboles portant du sens. Je n’ai aucun reproche contre le signe de croix, ni dans la pratique personnelle et encore moins dans la pratique cultuelle du pasteur. Car il peut être un reconfort considérable pour une âme en souffrance de se savoir signée de la croix, du signe d’appartenance au Christ. « Je t’ai appelé par ton nom, tu m’appartiens à moi », dit Dieu par le prophète Ésaïe (43,1), et quelques versets plus loin (7), ce « ton nom » devient « ceux qui portent mon nom ». Le Nouveau Testament parle du Sceau du Baptême, du Signe du Baptême, et la bénédiction au nom du Dieu trois-en-un, avec le Signe du Christ, est à chaque fois confirmation du baptême.
D’un autre côté, je suis convaincu que celui qui est décédé a quitté notre monde au moment de sa mort. Il est immédiatement hors de nos dimensions, hors de notre temps. C’est ainsi que je comprends la tension entre la résurrection annoncée pour la fin des temps et la parole au larron, « aujourd’hui tu seras avec moi au paradis ». Mais faire un geste pour le défunt, pour le confier une dernière fois à Dieu, même à postériori, peut avoir un sens de consolation pour les personnes endeuillées, et je m’abstiendrai de toute condamnation de ce geste comme « magie » ou ce qu’on peut parfois entendre dans les milieux parpaillots.
Par contre, si le signe de la croix avec ce balai d’eau bénite devrait être constitué de quatre mouvements, marquant les quatre extrémités de la croix : haut, bas, gauche, droite (ou droite, gauche), rares étaient les personnes à la réaliser ainsi. À quelques exceptions près, ils arrivaient bien à faire quatre points, mais entre les x (une croix de Saint-André ?), les arc-en-ciel, les triangle-plus-centre et les n’importe-comment, le faisceau était large. Sur les 500 personnes présentes, il n’y avait pas 50 qui savaient faire une croix.
Le symbole voulait-il encore dire quelque chose pour eux ? Ou était-il devenu un rituel insensé pour eux, mais qu’on fait parce que des générations avant eux l’ont fait également ?

Dans un monastère oriental, le père abbé avait, il y a très longtemps, un petit chat. Ce petit chat le suivait partout, et dérangeait souvent la prière de l’abbé et de la communauté par ses quêtes de caresses. L’abbé ordonna donc qu’avant la prière, le chat soit attaché devant l’église.
Quand le petit chat était mort, un autre chat vint partager la cellule de l’abbé, et lui aussi se faisait attacher devant l’église. Quand l’abbé mourut, les moines continuèrent cette coutume, et étaient bientôt convaincus qu’il était impossible de prier Dieu si un chat n’était attaché devant l’église.

Je me souviens d’une brave bretonne que je rencontrais dans une petite église de village. Quand j’entrai, elle était juste en train de passer la serpillière dans l’église, de droite à gauche et de gauche à droite. Et à chaque passage devant l’autel, elle fit rapidement – et d’ailleurs très adroitement et habilement – une légère tournure vers l’autel, un début de genouflexion et un signe de croix, le tout en moins d’une seconde tout en continuant le mouvement deserpillière. Or, comme dit, je suis le dernier à condamner une personne qui salue le Christ, présent selon la foi catholique matériellement en forme des hosties dans le tabernacle. Au contraire, je trouverais bizarre de la savoir là et ne pas le saluer dans cette maison qui est la sienne.
Mais supposons que cette brave dame fait également le ménage chez Monsieur le Curé, pendant que l’ecclésiaste est à son bureau. Est-ce qu’elle dira « bonjour, M. le Curé » en arrivant et fera son travail – ou est-ce qu’elle s’incline devant lui à chaque fois qu’elle passe devant son bureau ? Ou, poussant le bouchon (et les honneurs) un peu plus loin, si elle passe la serpillière dans le bureau épiscopal, va-t-elle embrasser l’anneau de l’évêque à chaque passage ? Ne se limiterait-elle pas, là, à une seule salutation mais celle-là de coeur ?

Je pense qu’un symbole, un geste symbolique qui n’a pas de sens pour celui qui le fait ne peut pas parler pour celui qui le reçoit, à quelques exceptions près. Ces exceptions, ce sont notamment les sacrements. Mais ils portent du sens pour celui qui les reçoit seulement parce qu’autour d’eux, existe une catéchèse très riche et développée, à commencer par l’institution par le Christ récitée avant l’acte, qui seule donne sens à l’acte sans la conviction de l’acteur et permet d’affirmer pleinement que « les sacrements et la Parole sont efficaces à cause de la disposition et de l’ordre du Christ, même s’ils sont présentés par l’entremise des méchants ». (Confession d’Augsbourg, article VIII [en latin])

Je plaide donc pour l’usage de bien des signes et symboles, dont notre époque symboliste a besoin pour comprendre parfois plus que de la parole, à condition que ces signes et symboles parlent clairement, au moins pour ceux qui les font. Un geste symbolique exécuté avec conviction par quelqu’un qui sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait, parlera à un observateur qui n’en sait rien.
Par contre, je plaide vigoureusement la sobriété de signes et symboles vidés de leur sens. Un symbole fait sans conviction, sans connaissance du sens du signe, est un non-sens. C’est insensé, idiot, et au lieu de porter un message, le geste insensé occulte le message.
Comme le juif dans la blague (prétendue juive mais en fait légèrement antisémite) qui scie le bout d’échappement de sa nouvelle voiture, en faisant allusion à la circumcision. Ça n’a pas de sens, à moins de prétendre que la voiture soit son fils, qu’elle soit mâle dans sa maisonnée et qu’il veuille ainsi l’inscrire dans la descendance d’Abraham, Isaac et Jacob.
On peut se demander si le « baptême républicain » n’est pas aussi une façon de singer le baptême chrétien, sans en comprendre tant peu que soit de son sens. Mais là encore, ce serait pour une autre fois.

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