Les vivants seulement

La constitution de notre Église stipule qu’ « en aucun cas », le culte à l’occasion d’un décès « ne prendra la forme d’un panégyrique ». Ce qui n’a pas empêché des conseils presbytéraux et même des pasteurs de parler de « hommage » concernant les obsèques d’un de leurs proches.

La liturgie actuelle, dite « liturgie jaune », propose un déroulement du culte de consolation que je suis assez fidèlement, car je trouve que les commissions ont su trouver des mots simples et compréhensibles pour exprimer la douleur du deuil, et aussi pour aller plus loin que cette tombe ou ce four de crémation.

Mais parfois ça m’agace de devoir expliquer que « chez les Protestants », « on » ne bénit pas le corps, « on » ne s’adresse plus au défunt puisqu’il est déjà loin, que la photo sur le cercueil n’est pas la meilleure des idées.

Certes. Si vous avez déjà accompagné un mourant, vous savez que dès que la vie a quitté le corps, il est différent. Il semble que des scientifiques ont réussi à démontrer qu’il y a une différence de 2g. Deux grammes. Ça ne pèse pas bien lourd, notre personnalité… Et la tradition huguenote n’a pas tort d’avancer ce « aujourd’hui » que Jésus dit au larron crucifié à ses côtés : « aujourd’hui même tu seras avec moi au paradis ».

Il est louable de rappeler que l’Évangile s’adresse aux vivants. « Que les morts enterrent leurs morts », disait Jésus. En même temps, Paul a-t-il critiqué ces chrétiens corinthiens qui se sont fait baptiser pour les morts (1Cor 15,29) ? Pas du tout. Il les intègre dans son argumentation pour la foi en la résurrection des morts.

Non, je ne pense pas que nous ayons besoin de prier ardemment pour sauver notre cher défunt de l’enfer. C’est une affaire entre Jésus-Christ et lui, dans laquelle nous ne pouvons plus intervenir.

En même temps, je relève quelques points.

  1. Le deuil d’un proche n’est pas un deuil anonyme ou stérile. C’est une relation rompue avec une personne bien précise et unique. S’il n’y pas lieu de célébrer panégyrique ou hommage, il convient, à mon avis, de rappeler qui c’est qu’on pleure. De manière à pouvoir dire, « oui, c’est bien lui » (ou elle). Avec les forces et les faiblesses, dans la bienveillance. Pas question de « flanquer un dernier coup de pied au vieux », même si ça peut être le désir de l’un ou de l’autre. Pas question non plus de mentir ou de cacher ce que tout le monde sait, si c’est important pour la vie de la personne.
  2. De préférence, je sépare ce rappel du défunt de la prédication. C’est un élément dans le début du culte, de dire non seulement « N.N. est mort », mais de mettre des mots sur le deuil, en décrivant l’objet du deuil. En même temps, le défunt n’est pas sujet de la prédication, qui se veut porteuse de consolation et d’espérance. Si parfois la vie du défunt peut apporter des éléments à cette fin, tant mieux, mais ce qui est au centre c’est de toucher les vivants, les survivants à cette mort, c’est de parler d’eux et surtout à eux.
  3. La relation rompue n’est pas neutre. Elle comporte toujours des éléments de reconnaissance et gratitude, d’amour qui maintenant n’a plus d’adresse, mais aussi de remords et de reproches : des conflits non assumés qui maintenant ne peuvent plus être réglés. Si la liturgie jaune prévoit bien d’exprimer la reconnaissance et (à moindre degré) la gratitude, elle fait l’impasse sur le reste. J’intègre donc dans la prière la demande de pardon pour nos manquements, et de pouvoir pardonner là où nous aurions eu des reproches à faire. En d’autres mots, de pouvoir faire la paix au-dessus de la tombe. Cette demande s’adresse à Dieu, non pas au défunt.
  4. Si la doctrine insiste sur l’immédiateté de l’accueil du défunt dans les bras du Père Céleste, ce n’est pas évident à vivre pour ceux qui restent. Nous avons besoin de temps pour laisser partir. Et nous avons besoin aussi de gestes et rites. Parmi ces rites, la bénédiction du défunt. Certes, c’est une façon de dire « bonne route » à celui qui est déjà arrivé à destination, mais pour nous c’est un élément du deuil, du laisser-partir, du lacher-prise. C’est une des nombreuses manières aussi de dire à Dieu à quel point cette personne nous était chère et que nous souhaitons tout le bien du ciel pour elle. N’affirmons-nous pas par le baptême l’amour de Dieu pour cet enfant, alors que Dieu l’aime depuis avant même sa conception ? Pourquoi se montrer rigoriste à la fin du chemin, alors qu’au début on se veut large d’esprit ?

Ainsi, contrairement aux Églises protestantes d’autres pays européens, mais conformément à l’enseignement de mon Église, je ne pratique pas de bénédiction du corps, ni à la maison ni lors du culte. Mais en bénissant l’assemblée avec les mots du psaume 121, j’ouvre la possibilité d’entendre cette bénédiction non seulement pour les vivants, mais aussi pour le défunt. Si ça peut aider à faire le deuil, qu’est-ce qui s’y oppose ? Puisqu’il est possible même de recevoir le baptême pour un mort… au moins dans la Bible, car les liturgies d’Église excluent ce rite bien particulier.

Le service funéraire est un service pour ceux qui restent. « Ce sont ceux qui restent qui vont en enfer », dit Jacques Brel ; je ne dirais pas autant mais c’est sûr qu’ils passent là un temps infernal. Autant ne pas nous retirer derrière nos murs dogmatiques pour leur refuser ce qui peut les aider à voir le jour dans la nuit, tant que ce n’est pas en contradiction aux Écritures chrétiennes !

Crèches sous les chaumières ?

Tous les ans, c’est le même débat. Est-ce qu’une crèche a sa place sur la place publique, dans le hall d’entrée d’un bâtiment de service public ?

Le corbeau secoue un peu son plumage et remarque en plissant les yeux : il faudrait bien qu’elle soit municipale. Parce que les crèches municipales sont appréciées !

Le loup, quant à lui, préfère se moquer un peu de ces représentations folkloriques, parfois plus kitsch parfois du grand art. Les chaumières, aux toits de paille de préférence bien troués, pour lui n’ont rien à voir avec la réalité de Bethléem au temps de César Auguste.

Encore, le corbeau fait remarquer : La loi interdit d’aposer sur les bâtiments publics les symboles des cultes – des symboles tels que la croix ou de surcroît un crucifix, une étoile de David, un croissant de lune. Une croix huguenote. Il doit être clairement visible que le bâtiment public n’est assujeti à aucun culte, que la République n’est pas soumise à une domination religieuse quelle qu’elle soit.

Or, une crèche n’est pas un symbole. Une crêche, un arrangement de santons, c’est une mise en scène. Elle peut raconter une histoire, mais cette histoire comme toutes les histoires qui nous sont racontées, chacun est libre d’en penser ce qu’il veut. Qui s’offusquerait d’une mise en scène des contes de Grimm ou d’Andersen ? Des fables de La Fontaine ? Voilà, et une crèche n’est rien d’autre.

Là, vous vous étonnez peut-être que j’écris de tels propos. Vous êtes pasteur, tout de même !  Lire la suite « Crèches sous les chaumières ? »

Attestant. Attestants. Attestants ?

Les Attestants sont un mouvement à l’intérieur de l’Église Protestante Unie de France, reconnu par le Conseil National de cette Église, à vocation fédérative.

Si j’en écris ici, je parle uniquement en mon nom tout en étant membre du mouvement. Mes propos n’engagent pas les autres membres du mouvement, sauf s’ils s’y reconnaissent.

Les motivations des uns et des autres de rejoindre le mouvement sont diverses, et je n’en ai rien à redire (même si le corbeau, parfois, sent hérisser les plumes dans son dos pour certaines expressions qu’il rencontre – mais n’est-ce pas normal dans tous les mouvements ?). Par contre, je peux parler de ma motivation personnelle d’être membre du mouvement et de prendre part aux réflexions et évolutions.

L’Église Réformée de France dont l’Église Protestante Unie de France est héritière, a toujours prôné la diversité des théologies. Il n’y a pas de souci là-dessus : tant que tous s’y mettent avec le respect mutuel et aussi le questionnement au fond du coeur si peut-être ce n’est pas quand même l’autre qui est plus près de la vérité. Mais cette diversité et pluralité apporte une lourde charge, car dans les décisions synodales il faut également respecter tous les courants.

Alors qu’un courant dans notre Église s’est donné de grands moyens pour se faire connaître, entre autre par le mensuel « Évangile et Liberté » et des rencontres annuelles dans le style des Universités d’Été, et qu’en plus la majorité des enseignants de l’Institut Protestant de Théologie penchent vers ce courant, d’autres sensibilités sont beaucoup moins fédérés, ce qui laisse un sentiment de solitude, une amertume de ne plus être entendu – alors qu’on est loin d’être seul dans l’Église !

C’est pourquoi les Attestants sont nés.

Et si une collègue pasteur se dit « écoeurée par l’existence même de ce mouvement », c’est bien la preuve que dans l’Église qui prône la pluralité, il est important de donner la parole à plusieurs, et pas toujours qu’aux mêmes.

Pourquoi « Attestants » ?

En latin, « testes », ce sont les témoins. Ne me demandez pas comment on arrive de l’un à l’autre, je ne le sais pas. Peut-être par « testimonium », le témoignage. « tester » serait donc un autre mot pour « témoigner », et « a-tester » serait témoigner à ou vers quelqu’un. Les attestants se veulent donc être témoins. Pourquoi pas appeler le mouvement « les témoins » ? Je suppose que c’est pour ne pas monopoliser ce terme quand même central dans la conception de la vie du chrétien comme de l’Église – et notre Église se veut Église de témoins !

Le témoin n’est pas proclamateur. Il est facile de claironner ses vérités pour ensuite camper dessus : j’ai raison, et si vous n’êtes pas d’accord, vous avez tort. Le témoin doit répondre aux questions, il ne parle pas en son propre intérêt mais pour dire la vérité. Une vérité qu’il ne maîtrise pas mais qui s’est imposée à lui.

Être témoin, implique aussi l’existence d’autres points de vue. Il n’y a jamais qu’une seule vision des choses.

Quand j’étais jeune étudiant à Marbourg, on nous a appris la « discussion religieuse de Marbourg » (Marburger Religionsgespräch) de 1529. Les éminents représentants des deux courants réformateurs à l’époque, de Saxe et de Suisse, avaient été invités à se retrouver pour trouver une ligne commune, afin qu’il n’y ait pas division dans le mouvement évangélique.

Selon nos professeurs, cette rencontre s’est terminée en échec. En effet, alors que 14 points ont pu être traités sur un commun accord, c’était impossible pour le 15e : est-ce que le Christ est réellement présent sur l’autel ou la table de communion, en pain et vin ? Zwingli le niait farouchement : « il est auprès du Père, il ne peut pas être en même temps dans nos assiettes. » Luther, aussi farouchement, l’affirmait : « Dans les Écritures nous lisons ‘ceci EST mon corps », donc il y EST. »

Ils se sont séparés sur ce désaccord, mais avec une déclaration qui pour moi, loin d’être un échec, fait partie des plus belles qui aient été rédigées, et qui est mon leitmotiv dans les échanges théologiques :

Sur cette question nous n’avons pas trouvé de commun accord. Que donc chacun continue sur sa manière, tout en priant l’Esprit Saint de l’éclairer, et en portant les frères dans la prière.

(Évidemment – les humains sont des humains – des siècles durant de chaque côté ont été formulées d’ardentes prières demandant à l’Esprit Saint d’éclairer les autres…)

C’est dans cet esprit, et uniquement dans cet esprit, que nous pouvons être Église ensemble. Que ce soit dans la diversité des paroissiens locaux, des théologies à l’intérieur de l’EPUdF, dans la diversité des Églises participant au dialogue oecuménique : « Seigneur, fortifie mes frères et soeurs ; que ce qui nous distingue ne nous sépare pas, et si je suis dans l’erreur ramène-moi sur la bonne voie. »

Bénir. (2)

Nous avons vu, vendredi dernier, que la question du « qui » n’est pas facile à résoudre. Qui bénit, Dieu ou l’Église ou le pasteur ?
Aujourd’hui, voyons une autre facette du thème : l’objet de la bénédiction.
Qui ou quoi est béni ?

J’avais déjà mentionné que les protestants français aiment affirmer que « les protestants » ne bénissent que des hommes (sc. êtres humains), pas des objets. Et, de surcroît, que des hommes vivants. Je suppose que cette affirmation a deux sources, l’une dans l’histoire du protestantisme français qui cherche toujours à se distinguer des pratiques catholiques (c’est une identité négative : je suis protestant parce que je ne fais pas ce que font les catholiques), et l’autre en souvenir de plusieurs guerres où les soldats sont partis en combat avec des armes « bénies ». J’avais évoqué mon collègue thuringien, de confession luthérienne, qui avait béni la nouvelle ambulance de la caserne locale des pompiers. Ne connaissant pas les formulaires liturgiques pour de tels cas, je ne peux que supposer ce qui a été dit, mais j’imagine très fort que la bénédiction était plus ou moins sous la forme d’une prière qui demande à Dieu que ce véhicule serve à sauver des vies, et que de lui n’émane pas de danger pour autrui. Que ceux qui le conduisent ne causent pas d’accidents, et ne soient pas impliqués dans un accident par la faute d’autrui.
Et puis, chers amis, la liturgie protestante récite un passage d’1Corinthiens 10, disant (V.16) : « La coupe de bénédiction que nous bénissons n’est-elle pas une communion au sang du Christ ? »
La coupe que nous bénissons… eh bien, en bonne réflexion zwinglienne (Zwingli disait que le pain n’est que du pain, le vin que du vin et rien d’autre) je dois dire que la coupe est une coupe est une coupe. Un objet, non pas une personne humaine, et encore moins vivante.
Irions-nous jusqu’à affirmer qu’en réalité, nous ne bénissons pas la coupe mais le Christ qui nous l’a offerte ? N’y aurait-il pas confusion entre contenant et contenu, d’autant plus si nous disons avec Zwingli que cette coupe ne contient que du vin, du vin, du vin et rien d’autre ?

Qu’est-ce que nous bénissons ?

On nous dit « bénir n’est pas cautionner ». Cela se défend – mais jusqu’où, et devant qui ? Si en Alsace on dit « va avec ma bénédiction », c’est que donner sa bénédiction est une autre expression pour donner son accord. Dans la perception générale, donner sa bénédiction veut surtout dire donner son accord, déjà parce que d’autres aspects de la bénédiction ne sont plus connus.
Il est vrai que toute bénédiction, depuis les premières bénédictions relatées dans la Bible jusqu’à nos jours, bénit des hommes pécheurs. Le signe de Caïn, qui lui ouvre une vie malgré sa faute mortelle, est une bénédiction. Moïse et Aaron bénissent un peuple qui ne cesse de se révolter contre le Dieu dont vient la bénédiction.

Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste et nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité. Si nous disons que nous ne sommes pas pécheurs, nous faisons de lui (Dieu) un menteur, et sa parole n’est pas en nous. (1Jn1,8-10)

Comment un aumônier pourrait-il prononcer la bénédiction divine sur un groupe de prisonniers condamnés pour meurtres, sinon par la conscience que Dieu bénit des pécheurs ? Ceci dit, la bénédiction de Dieu semble s’adresser aux pécheurs repentants, puisque ce qui est promis à ceux qui s’obstinent dans leur révolte contre lui, c’est « là où est pleurs et grincement des dents », « les ténèbres », bref : ce qu’on appelle populairement un enfer. Et donc le contraire de bénédiction.

Mais certains de mes collègues refuseraient de bénir l’union d’un couple dont l’un est militaire actif et – comme la règle le veut – porte donc l’uniforme même lors de son mariage. Pas d’uniforme dans « mon » temple.
Ils se justifient, je le raccourcis à l’extrême mais c’est le noyau : l’uniforme militaire est l’uniforme d’un tueur. La porter fièrement veut dire être fier d’être un tueur. Or, ce comportement-là n’a pas sa place dans un lieu de culte.

Eh bien. Malgré bon nombre de tentatives de lire la Bible en ce sens, qui ont valu beaucoup de répressions aux chrétiens du bloc communiste, la Bible n’est pas aussi affirmative. Elle fait une nette différence entre un meurtre et un homicide commis durant une guerre, tout comme elle fait une nette différence entre un meutre volontaire et un homicide accidentel – ce qui, 3000 ans après ces dispositions-là, n’est pas encore monnaie courante dans l’opinion publique… La Bible ne rejette pas le métier militaire. Jésus ne dit pas à l’officier romain « démissionne, et puis nous pourrons voir ce que je ferai pour ton esclave ». Il ne fustige pas les hommes d’armes du temple pour leur métier, il questionne seulement la violence gratuite de celui qui le gifle.

Mais que faire donc de la demande de bénédiction d’un groupe dont l’élément constitutif est ce que Dieu rejette, d’un groupe formé et constitué par ce qui selon le témoignage unanime de la Bible, est péché contre Dieu ?
Si durant la préparation d’une bénédiction de couple je me rends compte que ce couple ne se fonde pas sur l’amour mais sur une prise de pouvoir de l’un sur l’autre, sur un tas de mensonges, ou sur un autre fondement désapprouvé par Dieu, que donc la bénédiction de Dieu n’est pas sur ce couple – que ferai-je ? Dirai-je une parole de vérité, quitte à peut-être me prendre bien des paroles ou même des poings à la figure ? Utiliserai-je des moyens subtils pour leur faire remarquer le malfondé de leur couple ? Me traiterai-je d’hypocrite pour avoir jugé d’autrui, et dirai-je la bénédiction de Dieu sur ce couple malgré ma conviction intime qu’elle n’y est pas, et me ferai-je alors menteur ?
Et que dire d’autres groupes ? La pègre ne me demandera pas de bénir un de ses commandos, mais en même temps il est assez connu que les membres des grandes familles de la Mafia sont très religieuses…

Bénir. (1)

C’est – paraît-il – le thème synodal de l’Église Protestante Unie de France. La réflexion sur le sens de la bénédiction est pourtant l’arrière-plan sur lequel est débattue avant tout une tout autre question : une cérémonie de « mariage religieux » pour des couples de même sexe oui ou non ?
Les guillemets parce que selon la théologie majoritaire réformée en France, il n’y a pas de mariage religieux, juste bénédiction d’un couple déjà marié.
Ce qui, déjà, se discute et se dispute, même. Loin du sacrement de l’Église de Rome, bien des courants protestants (et encore plus de croyants, à vrai dire) voient en l’engagement pris solennellement devant Dieu un engagement bien plus important que celui pris devant le maire ou son représentant. Façon de voir, et qui se respecte. Au moins, cela veut dire prendre au sérieux le mariage et son caractère à durée indéterminée, de préférence usque ad mortem : jusqu’à ce que la mort y mette un terme. Que seul un couple sur deux y arrive, votre serviteur ne l’ignore point. Mais la façon de creuser de plus en plus l’institution du mariage vers un contrat facilement résiliable qu’on observe depuis une génération, est-elle la bonne réponse, ou ne faudrait-il pas entreprendre d’autres changements bien plus profonds pour le bien-être des concernés ?

Mais là n’est pas la question, pas pour aujourd’hui. Peut-être pour demain, qui sait. J’applaudis la réflexion sur le sens de la bénédiction. Elle est nécessaire, n’y a-t-il pas tendance à demander des bénédictions pour tout et n’importe quoi ?

En ce sens, l’Eglise célèbre des cultes et bénit les personnes à l’occasion d’événements importants qui marquent la vie: le 11 novembre, des obsèques, une « désalliance » (divorce), des noces d’or, des fiançailles, des confirmations, etc.. .
http://www.protestants.org/index.php?id=31268

Au fait, si mes chers collègues français affirment du fond du coeur que les protestants ne bénissent que des personnes, jamais des objets, je les renvoie vers mon ami d’études et collègue en Thuringe qui, aux dernières nouvelles, a béni la nouvelle ambulance des pompiers volontaires de son village. Sans que cela pose le moindre problème théologique : il y a des frilosités, et par conséquent des affirmations très affirmatives, qui n’appartiennent qu’au protestantisme francofrançais.
Revenons à notre sujet.

Dans Information-Évangélisation 1/2014, p.1, Laurent Schlumberger affirme :

Or, évangéliser c’est bénir.

Il a raison – mais l’inverse ne s’affirme pas. Si l’Évangélisation est une façon de porter la bénédiction de Dieu à autrui, bénir quelqu’un n’est pas forcément évangélisant, ni même évangélique (conforme à l’Évangile). Quoi que Raphaël Picon en dise (dans l’éditorial d’Évangile et Liberté 273 de novembre 2013, par exemple). Et encore, quand on le lit bien, Picon ne dit pas que chaque bonne parole (eulogia, gr. « bonne parole » et souvent traduit comme « bénédiction ») est vraiment évangélique, puisqu’il encadre, contrairement à Schlumberger, ce qu’il comprend par bénédiction.

D’ailleurs, la pratique de l’Église Protestante Unie est le malheureux témoin du fait que bénir à tout va n’a rien d’une évangélisation : les registres de bénédictions de couples, de baptisés (bénis à cette occasion) et de confirmés (bénis également) sont remplis de personnes qui en dehors de ces actes pastoraux vivent très bien sans se soucier de Dieu ou de son Église.

Mais cette affirmation du président du Conseil National, reprise de Raphaël Picon, suscite une autre question, à laquelle le double numéro d’Information-Évangélisation ne fait pas face :
nous savons très bien qui évangélise. Des humains. (Trop rarement des membres des Églises membres de l’Église Protestante Unie, d’ailleurs, qui se plaisent encore dans leur héritage de minoritaires, et ne veulent être sel et lumière qu’entre eux…) Des, quel mot horrible, missionnaires. Des porteurs de bonne nouvelle.
Mais dans la bénédiction liturgique, qui bénit ? Le pasteur ? L’Église (visible et constituée) ? Dieu ?
Information-Évangélisation ne s’en soucie pas, et met à niveau égal la bénédiction liturgique et le « je vous souhaite une bonne semaine » que le célébrant pourra dire à la porte du temple.
Or, Nombres 6 nous lisons :

Vous bénirez [le peuple en disant :] Que le Seigneur te bénisse et te garde… Ils apposeront ainsi mon nom sur [le peuple], et moi, je [le] bénirai.

La bénédiction des prêtres s’exprime en demande de bénédiction divine, et Dieu s’engage à bénir ceux que les prêtres ont bénis.
Il y a d’autres moments où Dieu s’engage de façon semblable, ainsi Jésus dit aux disciples : « à qui vous pardonnez les péchés, ils lui seront pardonnés ; à qui vous les gardez, ils lui seront gardés. » (Jn 20) Vu ainsi, nous pouvons effectivement pardonner qui nous voulons, bénir selon notre bon gré et quand et qui et que nous voulons, Dieu suivra. La bénédiction liturgique serait donc autant à la disposition du célébrant que le « bonne semaine ».
Sauf qu’elle prend Dieu en otage.
Reste à voir si Dieu se laissera faire éternellement.

Ne vous trompez pas : Dieu ne se laisse pas narguer, car ce que l’homme sème, il le récoltera. Celui qui sème pour sa propre chair récoltera ce que produit la chair : la corruption. Celui qui sème pour l’Esprit [de Dieu, ndr] récoltera ce que produit l’Esprit : la vie éternelle.

À toute vraisemblance, il convient donc aux ministres d’Église de bien peser leurs paroles, de retenir non seulement leurs pas sur le chemin du temple (Qoh 4,17) mais aussi leurs langues avant toute prise de parole devant Dieu (Qoh 5,1).

La FPF a consacré une page à la question des couples homosexuels : http://www.protestants.org/index.php?id=33262

Quel esprit dans l’Église ?

Parfois, en écoutant mes braves protestants réformés, j’ai l’impression que pour eux, depuis la mort des apôtres il y avait une phase sinistre de 14 siècles, dans laquelle un certain Luther a peut-être apporté une petite lumière, mais le grand jour est arrivé avec Calvin et les Huguenots. Ce qui est aussi erroné, théologiquement parlant, que l’adoration et l’invocation à notre aide des Saints dans l’Église Romaine. Et le Calvinisme tend de tomber du cheval de l’autre côté, pour reprendre une expression du grand systématicien et œcuméniste alsacien André Birmelé. Non seulement parce que sa branche libérale beaucoup plus encore que le Calvinisme orthodoxe, penche vers le salut par les œuvres et – ça au moins on ne peut reprocher qu’aux libéraux – met le Christ avec toute son œuvre salutaire au placard. Mais aussi dans son refus catégorique de tout ce qui est fait, cru et dit dans le monde catholique romain.
Et l’ironie de l’histoire fait que Calvinisme et Catholicisme commettent, chacun à sa façon, une même erreur monumentale : ils oublient le Saint Esprit.
Les huguenots en parlent – parfois comme « cette chose qui nous vient de Dieu » ou dans des termes aussi flous et sans valeur – et à deux moments dans leur liturgie, dans une certaine tension illogique qui surprend notamment dans cette Église qui se veut aussi héritière du philosophe Zwingli qui ne pouvait souffrir aucune illogique théologique. La première évocation est au début du culte. Il est dit comme une certitude (et les Réformés sont pleins de certitudes, ils ne demandent pas la bénédiction divine, ils l’affirment…), « tu nous envoies ton Esprit Saint pour illuminer nos cœurs. » Ce qui n’empêche pas qu’un petit quart d’heure plus tard, ils demandent (pour une fois) que Dieu veuille bien daigner d’envoyer son Esprit Saint afin qu’il fasse de l’Écriture lue une parole vivante. Et ça se limite là. Pour ne pas froisser le collège unitarien, la liturgie évite toute formule trinitaire, il n’y a invocation directe ni du Christ ni de l’Esprit…
Reproche qu’on ne peut pas faire aux catholiques ! Mais…
c’est d’une toute autre façon qu’ils ont étouffé l’Esprit Saint : ils ont mis l’Église à sa place. Tout ce que le troisième article du Symbole Apostolique énumère comme effet de l’Esprit Saint, – et même au-delà ! – est absorbé par l’Église catholique : elle se croit identique à la communauté des saints, elle remet ou retient les péchés, elle donne accès à la vie éternelle. Juste pour la résurrection de la chair, elle ne s’avance pas trop, mais il est évident que la résurrection n’est promise qu’à ceux que l’Église catholique romaine sanctifie. Et elle se met aussi à la place du paraclet, de l’intercesseur promis par le Christ, qui intercède pour nous quand les mots nous manquent.
Un grand ironique a dit : Jésus a annoncé le Royaume de Dieu, et ce qui est arrivé c’est l’Église. Ne faut-il pas dire dans le même esprit : « Jésus a annoncé l’Esprit Saint, et ce qui est arrivé c’est l’Église » ?
Face à ce constat, il n’est pas surprenant que se sont formées des Églises dites pentecôtistes, qui mettent l’accent sur l’action de l’Esprit Saint dans la vie du croyant et de la communauté. Elles courent le risque, il est vrai, de trop accentuer cette facette de la vie chrétienne et de la théologie chrétienne, mais n’est-ce pas le risque permanent de tout théologien et de toute Église de trop se fixer sur un aspect au détriment d’autres ? Mais elles nous rappellent avant tout, à nous autres, de réintégrer l’action de l’Esprit Saint vivant et indomptable dans nos perspectives théologiques, et à sa juste place (!) dans nos visions d’Église. C’est l’Esprit et uniquement l’Esprit qui suscite la foi en nous ; c’est lui qui crée l’Église – mais on ne peut en aucun cas identifier l’Église à l’Esprit, ni au contraire l’instrumentaliser pour certaines fins liturgiques. Il suscite plein de charismes en nous, dont la parole prophétique et le parler en langues étrangères (d’anges?), mais sans qu’il nous soit permis d’en faire des critères de jugement sur la foi d’autrui, ni de nous y habituer en en faisant un automatisme lors de nos réunions de prière et de culte.

être et paraître

C’est un peu comme ça dans tous les bons musées du monde : il y a des salles ouvertes au public, où les pièces de collection sont présentées sous une lumière favorable, de sorte à ce qu’elles soient mises en valeur, avec une structure, une logique de présentation, une pédagogie aussi. Mais quelques portes restent fermées. Parfois des sous-sols entiers. Et c’est là qu’on trouve le « bazar ». Plus ou moins entassés, des tableaux et des sculptures, des livres, de vieux catalogues, des accessoires… dans les caves de certains musées, des archéologues ont découvert des oeuvres d’art magnifiques, mais dont tout le monde ignorait l’existence.

Cela fait partie de la nature humaine. Nous voulons montrer le meilleur de nous, nous préférons cacher ce dont nous ne sommes pas fiers. Plus ou moins, nous portons tous des masques. Ce que nous montrons n’est qu’une partie de notre être intégral. Ou même pas du tout. Certains mènent une double vie.

Soigner l’apparence n’est pas mal. Mais prenons garde à ne pas oublier de soigner l’existence, notre être réel. Car s’il y a trop de discrépance entre l’être et le paraître, ça se remarque.
Dans un sens comme dans l’autre, d’ailleurs. Il y a des métiers particulièrement sous le regard du public. C’est vrai pour tout travail dans l’Église, mais aussi pour toute fonction publique.
Quand le dessin sur la toile d’écran ne correspond pas à la personne, la présence de la personne crée un contre-témoignage. Prêchant l’eau, il boit du vin, dit-on de certains pasteurs ou aussi de certains moralisateurs… et que dit-on du policier qui verbalise des infractions au code de la route, de tout droit bien sûr, mais qu’on voit au volant de sa voiture de service, tricolore et gyrophares sur le toit – et le téléphone à la main ? Mais aussi, que dit-on de ses collègues dans la voiture, ils sont à trois en patrouille, qui n’ont pas rappelé à l’ordre leur collègue ? Les policiers ne devraient-ils pas incarner le respect de la loi qu’ils sont appelés à exiger de tout citoyen, eux-mêmes en premier ?

Et nous autres chrétiens, sommes-nous en cohérence avec ce message du Christ que nous sommes appelés à porter à tout homme, à nous-mêmes en premier ?

des symboles creux

L’autre jour, j’étais à un enterrement à l’église. À la fin de la cérémonie, toute l’assistance – sauf moi et deux, trois autres protestants – défila au cercueil, et la plupart des gens prit le petit « balai » d’eau bénite et fit un geste. Ce geste devrait être un signe de croix, comme pour rappeler le baptême du défunt, mais certainemen aussi en lien avec le « signe de Caïn » (Gen.4,15: « L’Éternel mit sur Caïn un signe, afin que quiconque le rencontrerait ne le tuât point. »).
La tradition huguenote ne s’y retrouve pas du tout, mais les luthériens sont beaucoup plus ouverts à ce qui est de rites, gestes et symboles portant du sens. Je n’ai aucun reproche contre le signe de croix, ni dans la pratique personnelle et encore moins dans la pratique cultuelle du pasteur. Car il peut être un reconfort considérable pour une âme en souffrance de se savoir signée de la croix, du signe d’appartenance au Christ. « Je t’ai appelé par ton nom, tu m’appartiens à moi », dit Dieu par le prophète Ésaïe (43,1), et quelques versets plus loin (7), ce « ton nom » devient « ceux qui portent mon nom ». Le Nouveau Testament parle du Sceau du Baptême, du Signe du Baptême, et la bénédiction au nom du Dieu trois-en-un, avec le Signe du Christ, est à chaque fois confirmation du baptême.
D’un autre côté, je suis convaincu que celui qui est décédé a quitté notre monde au moment de sa mort. Il est immédiatement hors de nos dimensions, hors de notre temps. C’est ainsi que je comprends la tension entre la résurrection annoncée pour la fin des temps et la parole au larron, « aujourd’hui tu seras avec moi au paradis ». Mais faire un geste pour le défunt, pour le confier une dernière fois à Dieu, même à postériori, peut avoir un sens de consolation pour les personnes endeuillées, et je m’abstiendrai de toute condamnation de ce geste comme « magie » ou ce qu’on peut parfois entendre dans les milieux parpaillots.
Par contre, si le signe de la croix avec ce balai d’eau bénite devrait être constitué de quatre mouvements, marquant les quatre extrémités de la croix : haut, bas, gauche, droite (ou droite, gauche), rares étaient les personnes à la réaliser ainsi. À quelques exceptions près, ils arrivaient bien à faire quatre points, mais entre les x (une croix de Saint-André ?), les arc-en-ciel, les triangle-plus-centre et les n’importe-comment, le faisceau était large. Sur les 500 personnes présentes, il n’y avait pas 50 qui savaient faire une croix.
Le symbole voulait-il encore dire quelque chose pour eux ? Ou était-il devenu un rituel insensé pour eux, mais qu’on fait parce que des générations avant eux l’ont fait également ?

Dans un monastère oriental, le père abbé avait, il y a très longtemps, un petit chat. Ce petit chat le suivait partout, et dérangeait souvent la prière de l’abbé et de la communauté par ses quêtes de caresses. L’abbé ordonna donc qu’avant la prière, le chat soit attaché devant l’église.
Quand le petit chat était mort, un autre chat vint partager la cellule de l’abbé, et lui aussi se faisait attacher devant l’église. Quand l’abbé mourut, les moines continuèrent cette coutume, et étaient bientôt convaincus qu’il était impossible de prier Dieu si un chat n’était attaché devant l’église.

Je me souviens d’une brave bretonne que je rencontrais dans une petite église de village. Quand j’entrai, elle était juste en train de passer la serpillière dans l’église, de droite à gauche et de gauche à droite. Et à chaque passage devant l’autel, elle fit rapidement – et d’ailleurs très adroitement et habilement – une légère tournure vers l’autel, un début de genouflexion et un signe de croix, le tout en moins d’une seconde tout en continuant le mouvement deserpillière. Or, comme dit, je suis le dernier à condamner une personne qui salue le Christ, présent selon la foi catholique matériellement en forme des hosties dans le tabernacle. Au contraire, je trouverais bizarre de la savoir là et ne pas le saluer dans cette maison qui est la sienne.
Mais supposons que cette brave dame fait également le ménage chez Monsieur le Curé, pendant que l’ecclésiaste est à son bureau. Est-ce qu’elle dira « bonjour, M. le Curé » en arrivant et fera son travail – ou est-ce qu’elle s’incline devant lui à chaque fois qu’elle passe devant son bureau ? Ou, poussant le bouchon (et les honneurs) un peu plus loin, si elle passe la serpillière dans le bureau épiscopal, va-t-elle embrasser l’anneau de l’évêque à chaque passage ? Ne se limiterait-elle pas, là, à une seule salutation mais celle-là de coeur ?

Je pense qu’un symbole, un geste symbolique qui n’a pas de sens pour celui qui le fait ne peut pas parler pour celui qui le reçoit, à quelques exceptions près. Ces exceptions, ce sont notamment les sacrements. Mais ils portent du sens pour celui qui les reçoit seulement parce qu’autour d’eux, existe une catéchèse très riche et développée, à commencer par l’institution par le Christ récitée avant l’acte, qui seule donne sens à l’acte sans la conviction de l’acteur et permet d’affirmer pleinement que « les sacrements et la Parole sont efficaces à cause de la disposition et de l’ordre du Christ, même s’ils sont présentés par l’entremise des méchants ». (Confession d’Augsbourg, article VIII [en latin])

Je plaide donc pour l’usage de bien des signes et symboles, dont notre époque symboliste a besoin pour comprendre parfois plus que de la parole, à condition que ces signes et symboles parlent clairement, au moins pour ceux qui les font. Un geste symbolique exécuté avec conviction par quelqu’un qui sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait, parlera à un observateur qui n’en sait rien.
Par contre, je plaide vigoureusement la sobriété de signes et symboles vidés de leur sens. Un symbole fait sans conviction, sans connaissance du sens du signe, est un non-sens. C’est insensé, idiot, et au lieu de porter un message, le geste insensé occulte le message.
Comme le juif dans la blague (prétendue juive mais en fait légèrement antisémite) qui scie le bout d’échappement de sa nouvelle voiture, en faisant allusion à la circumcision. Ça n’a pas de sens, à moins de prétendre que la voiture soit son fils, qu’elle soit mâle dans sa maisonnée et qu’il veuille ainsi l’inscrire dans la descendance d’Abraham, Isaac et Jacob.
On peut se demander si le « baptême républicain » n’est pas aussi une façon de singer le baptême chrétien, sans en comprendre tant peu que soit de son sens. Mais là encore, ce serait pour une autre fois.

Sola Scriptura

Sola scriptura, seule l’Écriture.
C’est l’un des grands principes de la Réforme. Mais qu’est-ce qu’il veut dire, en fait ?
L’Écriture, c’est la Bible. Un livre ou plutôt beaucoup de livres dans un seul, qui contient une collection extraordinaire de témoignages de Dieu agissant pour son peuple, collectionnée pendant plus de 700 ans et basée sur une tradition plus de millénaire.
Comme les écrits de ce qu’on appelle « Ancien Testament », norme de la foi juive, les lettres des apôtres, les Évangiles et l’Apocalypse de Jean sont pour les chrétiens la révélation divine par excellence, à laquelle se conforme toute autre révélation, toute affirmation théologique.
Norma normans, disaient les anciens, la norme qui norme les normes – cela veut dire que toute affirmation théologique qui serait à l’encontre du témoignage biblique doit être rejetée.
A côté de l’Écriture, les différents symboles de la foi chrétienne, apostolique ou nicéen, ou la Confession de La Rochelle ou la Confession d’Augsbourg, sont bien des textes normatifs, mais à un niveau inférieur : leurs affirmations sont toujours à mesurer à l’Écriture. Ils sont « norme normée » (par l’Écriture), en latin norma normata.
A notre époque, cette autorité prétée à la Bible suscite des questions.
Car à quel point les textes bibliques sont-ils encore d’actualité ?
Là, on est à un sujet sensible. Car effectivement, les réformateurs n’ont jamais oublié qu’il faut interpréter le texte biblique pour bien le comprendre, pour pouvoir transposer ses promesses, exigences et interdits d’une culture et une époque à une autre.
C’est un défi de trouver le bon milieu entre une interprétation à la lettre et une rélativisation absolue qui ne laisse de la « norme des normes » qu’une ombre vague et diffuse.
Par exemple :
doit-on prendre l’annonce de la Résurrection pour un langage symbolique et imagé décrivant un événement qui dans la réalité n’avait pas lieu, disant ainsi que le Christ ne vit que dans nos coeurs et notre foi ?
Certes non. L’annonce de la résurrection n’est pas un langage temporel à traduire de cette sorte dans notre temps, mais témoignage d’un événement absolument unique et tout aussi incroyable il y a 2000 ans qu’aujourd’hui.
Un autre exemple :
L’apôtre Paul demande, dans la bonne tradition juive, aux femmes de se couvrir la chevelure. (Et les intégristes de l’Occident Christianiste oublient volontiers que l’Islam n’a fait que recopier cette obligation, il ne l’a pas inventée.)
Qu’en faire, est-ce que c’est tout simplement obsolète et à oublier, ou est-ce que nos épouses doivent se couvrir la tête ?
En fait, ni l’un ni l’autre. Mais : à l’époque, parmi les femmes adultes, seules les prostituées montraient leurs cheveux en public. C’était considéré de la même manière que les façons vestimentaires des femmes qui pratiquent le métier le plus ancien du monde. La chevelure féminine avait (et a encore, dans les pays orientaux), un fort pouvoir érotique.
Donc, ce que Paul demande aux femmes chrétiennes, est une tenue vestimentaire digne, et qu’elles n’excitent que leurs maris respectifs dans le cadre privé. Et ça, ça se transpose sans grands problèmes sur notre temps, autant pour les femmes que pour les hommes d’ailleurs.
« Sola Scriptura », c’est un postulat exigeant, il est vrai. Il nous demande d’éviter deux erreurs : de prendre à la lettre ce qui veut être compris par son esprit, ou au contraire de rélativiser ce qui porte du sens et veut nous parler, même si la façon d’expression a changé.
« Sola Scriptura », c’est cadre et liberté en même temps : nous devons respecter une norme que nous n’avons pas créée, que nous n’avons pas choisie, que nous ne maîtrisons pas. Mais elle nous enlève l’obligation de faire nos propres normes. Nous ne sommes pas responsables des normes, mais seulement de notre façon de les accomplir. Si nous n’avions pas de norme externe, nous serions responsables et des normes et de leur accomplissement. (Et ça, c’est lourd. Même le gouvernement s’écroule régulièrement sous cette double charge.)
Il nous faut, pour accomplir cette exigence de la Bible, croire qu’à travers elle, Dieu peut et veut nous parler, et qu’il le fait. Sans cette profonde confiance, nous retombons dans le rélativisme, et la Bible n’est plus d’aucune normativité. Cependant, il faut aussi éviter le biblicisme. Tout dans la Bible n’est pas automatiquement parole divine, elle n’est pas dictée par un ange. Mais là, c’est un autre sujet : Que dire du biblicisme ? Il sera traité à un autre moment.